Jotunheimen : la traversée incroyable d'Henna au "Pays des Géants" en Norvège

Par

L'équipe Whympr

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Jotunheimen : la traversée incroyable d'Henna au "Pays des Géants" en Norvège

Le Jotunheimen, en Norvège, compte plus de 250 sommets au-dessus de 1 900 mètres, dont le Galdhøpiggen, point culminant du pays. Henna vit à 80 kilomètres de là. Cet été, elle a voulu relier plusieurs de ces géants par ses propres moyens : à vélo d’une vallée à l’autre, puis en courant jusque là où la route s’arrête.

Le projet s’appelle Between Peaks. Sur le papier, c’était un défi d’endurance. Sur le terrain, la météo a bousculé le plan. Tempête, neige sur les crêtes, sommets inaccessibles. Il a fallu rentrer, attendre, puis repartir autrement. Elle en a tiré un récit qui dépasse la performance. On y parle de ce qu’on cherche vraiment en montagne, du rôle des refuges quand le temps tourne, et d’une question qu’on se pose aussi chez Whympr : jusqu’où rendre la montagne accessible sans abîmer ce qu’on vient y chercher ?

On te laisse lire son récit. 

Les montagnes nous attirent. Il y a quelque chose en elles qui nous appelle sans cesse. Depuis des décennies, on s'y rend pour les découvrir, se dépasser et, au passage, explorer ses propres limites. Avec 29 des plus hauts sommets de Norvège pratiquement dans mon jardin, à seulement 80 kilomètres de chez moi, j'ai forcément ressenti cette attraction pour le Jotunheimen.

Le Galdhøpiggen, qui culmine à 2 469 mètres, est la plus haute montagne de Norvège, et le paysage qui l'entoure compte plus de 250 sommets de plus de 1 900 mètres. Les langues glaciaires descendent dans les vallées comme des doigts étirés, tandis que d'immenses hauts plateaux relient un géant à l'autre. Jotunheimen signifie « le pays des géants ». Le nom vient de la mythologie nordique et, au milieu de ces montagnes, on comprend facilement pourquoi.

J'étais déjà venue ici en hiver, pour skier dans les Hurrungane, l'un des massifs de haute montagne les plus spectaculaires de Norvège, mais je n'avais jamais vraiment exploré le reste du Jotunheimen, et je ne l'avais jamais vu en été. Pendant un temps, j'ai hésité : en faire le tour à vélo ou le traverser en trail ? Finalement, je me suis dit : pourquoi ne pas combiner les deux ? Je voulais en explorer toutes les facettes.

C'est ainsi qu'est né Between Peaks.

L'idée était simple : relier plusieurs des hauts sommets du Jotunheimen par mes propres moyens, en pédalant d'une montagne à l'autre et en continuant à pied là où la route s'arrêtait. Je voulais que le trajet entre les sommets fasse partie intégrante de l'aventure. Sur le papier, c'était un projet d'endurance : un test de préparation, d'orientation et d'effort dans la durée.

Mais le défi physique n'était pas la seule raison qui m'a fait choisir le Jotunheimen. C'est un paysage protégé. Il y a un peu plus d'un siècle, rejoindre le Jotunheimen était une véritable expédition qui pouvait demander plusieurs jours de voyage. Aujourd'hui, ces montagnes n'ont jamais été aussi accessibles. Les routes s'enfoncent loin dans les vallées environnantes, et un vaste réseau de sentiers et de refuges permet de parcourir le massif pendant des jours.

Cette accessibilité a ouvert ces montagnes à davantage de monde, permettant à plus de gens de les découvrir et de les apprécier. Mais elle soulève aussi une question : comment savoir quand un lieu est devenu trop accessible ? Existe-t-il un seuil au-delà duquel faciliter l'accès commence à altérer les qualités mêmes qui nous y attirent ?

La montagne ne nous le dira pas. Il existe pourtant peut-être des signes. Les rennes sauvages, par exemple, ont déjà déserté certaines zones à mesure que l'activité humaine s'intensifiait. Un accès facilité peut entraîner davantage de visiteurs et une pression accrue sur le paysage et la faune. En même temps, certaines infrastructures existent pour une bonne raison. La question n'est pas simplement de savoir si une montagne est accessible, mais ce que cet accès rend possible, et ce qu'il coûte.

Je voulais voir le Jotunheimen de mes propres yeux : pas seulement atteindre ses plus hauts sommets, mais passer assez de temps à parcourir le paysage pour le comprendre dans son ensemble. Voyager entre les sommets, plutôt que simplement y arriver, pouvait-il révéler quelque chose de la relation entre accessibilité, aventure et paysage ?

L'été sur le haut plateau

« L'été sur le haut plateau peut être aussi exquis que le miel ;
il peut aussi être un fléau rugissant.
Pour ceux qui aiment ce lieu, l'un comme l'autre est bon,
car tous deux font partie de sa nature profonde. »
Nan Shepherd, The Living Mountain

Les trois premiers jours ont été exquis comme le miel. Les deltas des rivières dessinaient des formes complexes dans les vallées, les couchers de soleil coloraient les montagnes et les glaciers, et, de là-haut, j'ai compris pourquoi nous aimons tant voir le monde d'en haut. Puis la tempête est apparue dans les prévisions.

J'ai passé les trois jours suivants à avancer dans une météo de plus en plus déchaînée, avec notamment des vents tempétueux sur la route de deux des plus hauts sommets. Et puis ça s'est encore dégradé. Les nuages ont avalé les sommets, la neige a commencé à s'accumuler sur les crêtes les plus hautes, et plusieurs de mes objectifs sont soudain devenus impossibles.

En montagne, la frontière est mince entre le courage et l'inconscience. Cette fois, j'ai choisi de m'en tenir au courage, et j'ai pris un bus pour rentrer chez moi le temps que le pire passe. En attendant que le temps se lève, j'ai lu les mots de Nan Shepherd sur le haut plateau.

J'étais déçue. Inquiète de ne pas pouvoir faire ce que j'avais prévu, frustrée de devoir m'arrêter et attendre. Mais d'une certaine façon, cette citation, et le reste de son livre, m'ont apaisée. C'est drôle comme la vie, et ces lieux, vous apportent parfois exactement ce dont vous avez besoin, exactement au bon moment.

Sans m'en rendre compte, j'avais fini par voir les montagnes surtout à travers leurs sommets : des objectifs à cocher, des chiffres à compter, une sorte de terrain de sport. Plus le sommet est haut, plus la vue est belle ; plus il y a de sommets, meilleure est la journée. Il y a quelque chose d'addictif à se tenir tout là-haut, au-dessus de tout, et je m'étais mise à courir après cette sensation. Ce faisant, j'avais presque oublié pourquoi j'étais venue ici.

Je n'étais pas venue dans le Jotunheimen simplement pour gravir ses plus hauts sommets. J'étais venue pour vivre le paysage, pour le comprendre en le parcourant, pour voir ce qui se trouve entre les géants, et pas seulement me tenir à leur sommet. Peut-être que voyager entre les sommets pouvait m'apprendre quelque chose que les atteindre ne m'apprendrait jamais. Quand je suis retournée dans le Jotunheimen, j'ai eu droit à une journée spectaculaire en haute montagne avant que les nuages ne reviennent. Mais cette fois, ça comptait moins. Je m'étais préparé un plan B.

Au lieu de me concentrer uniquement sur les sommets, j'ai couru plus loin dans les vallées, d'un refuge à l'autre, et j'ai commencé à prêter davantage attention à tout ce qui se trouvait entre eux. La météo m'a aussi fait voir autrement les refuges disséminés dans le Jotunheimen. Je les avais surtout considérés comme une partie de l'infrastructure qui rend ces montagnes accessibles. Mais après m'être fait surprendre par une météo changeant à toute vitesse, j'ai commencé à comprendre pourquoi ils sont là depuis des générations.

Ce ne sont pas simplement des lieux qui rendent la montagne plus confortable ou plus pratique. Ils offrent un abri quand les conditions changent et permettent de continuer à avancer dans ces montagnes quand le temps tourne. Dans un paysage où une matinée ensoleillée peut se transformer en tempête de neige dans l'après-midi, ce type d'accès peut faire toute la différence entre pouvoir continuer et devoir faire demi-tour.

Mais cette expérience m'a aussi fait comprendre que l'accessibilité n'est pas une simple question de plus ou de moins. Certaines formes d'accès peuvent nous aider à parcourir un paysage avec plus de sécurité et de conscience. D'autres peuvent concentrer les visiteurs dans des endroits moins capables de les absorber. Tout l'enjeu est de comprendre où se situe cette limite, et à qui revient la responsabilité de veiller à ce qu'on ne la franchisse pas.

L'« entre-deux » avait été la partie du voyage qui reliait un objectif au suivant. Il est désormais devenu un objectif en soi. Et c'est peut-être là l'une des plus grandes valeurs de lieux comme le Jotunheimen : non seulement ce que nous pouvons y accomplir, mais la façon dont ils peuvent changer notre regard. J'ai commencé ce voyage les yeux tournés vers les plus hauts sommets. Je suis repartie en pensant bien davantage à tout ce qui se trouve entre eux.

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